A rebours

En sens inverse de la marche sur le chemin d'un retour,  je suis lancée sur les rails. Défilent arbres, feuillages, champs, univers campestres et agricoles, immuables, intemporels, ce toujours des hommes façonnant la vie. Les maisons carrées pourraient m'être étrangères, ces silos d'acier, trapus et gourds, manisfester l'intime et le secret de petites forteresses contrairement à d'autres batiments frères, solides et cimentés, austères prisons du grain silencieuses. Le ciel est bas, chiffonné, crayonné de gris et de blancs sur un fond absent. Une longue crête défile. Une autre encore. Les Alpes meurent ici. Un goulot enserre le train. Bientôt ailleurs.
Je vais à rebours, dans un retour vers mes terres.
Une heure a passé déjà. Le ciel grisaille au dessus de ce coin d'hommes qui repose muet, comme moi ici, pourtant au milieu d'hommes cachés  comme moi dans leur confortable progrès. Sans lui, je ne pourrais vous écrire, confier à l'écran qu'il me semble glisser ainsi à la surface du monde qui me recueille. Je glisse dans le temps sur l'espace infini, réduit pourtant à ces arbres, ces champs et ces maisons lointaines.
Désormais, les clochers pointus et noirs ont laissé la place aux formes placides et si familières. Quelques façades de fermes se teintent d'ocre rouge, cette terre de sang que je retrouvrai plud tard dans l'Estérel. Le paysage se colline et les haies d'arbres, encore des peupliers dorés défeuillus, pas encore le vert dur des cyprès, rappellent à l'oeil averti ce vent froid. Avignon quelque part sur ce tracé invisible où l'homme, soudain, se fait rare.
Sur ma droite, je vois les premiers calcaires, massifs, irreductibles anarchistes face au travail regulier et patient des hommes dans les vignes. De l'autre côté, le fleuve est peut-être là. Dans ce monde automnal tout est baigné d'or sous le liseré triste du ciel.
Il est étrange d'aller ainsi sur le fil des heures de ce qui sera après, plus tard, pas encore, traversant des terres ancestrales pour revenir vers ce qui était avant. Qui n'est plus et naîtra. Et qui dit aujourd'hui sa présence, son intime. Les hommes rencontrés, les mille mots dits, les cailloux sur la route. Dans ce voyage à rebours, je lis mon être cent fois lu par d'autres. Les mots restent les miens dans cet instant de vie à l'envers lancée à quelque trois-cent kilomètres.
Le passé n'est qu'un mot du présent.

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