Emb_rquement

Passé le premier sas, puis le second, l’espace aveugle se referme sur le dallage 4x4 qui reflète le pointillé discret des lumières bleutées, puis jaunes, venues caresser depuis le plafond inoxydable ce marbre d’invention dont la douceur lustrée semble une mer de glace figée dans le temps. Cet espace entre-deux s’étale sur tout son silence et réussit à faire taire ces acteurs publics improbables venus s’asseoir sur des sièges en skaï. En habits voyageurs, baroudeurs d’un jour fripés, friqués, pressés, les voilà contraints à un nouveau rôle, non pas celui de l’attente – qui serait le plus évident quand on voit la façon dont s’enfilent les fauteuils-bancs en ce lieu transitoire – mais celui de numéros collés sur leurs fronts, dans leurs dos, glissés dans une poche, AZ 345 6A, AZ 345 18B, AZ 345 21F. Ils croient s’éparpiller au gré de leur humeur, de leur liberté en sac Vuitton et montre en acier. Ils sont déjà diligentés, mis aux normes, alphanumérisés, scannérisés, réduits à des codes QR, vous êtes priés de garder vos ceintures attachées même après l’extinction du signal lumineux. Ils croient encore avoir une vie, une femme, des enfants, un amant, un rendez-vous, mamma j’ai invité des amis à manger ce soir à la maison la nappe verte ira bien c’est informel, être des individus, des êtres singuliers, originaux, chics, graves, distraits, impatients, dociles, sans réaliser qu’ils en sont réduits à leur stéréotype, ce que le code QR ajoute à leur insu à côté du PNRnumérodebilletfrequentflyercard et qu’eux-mêmes déclarent dans les chemises à fleurs de leurs bambins, leurs lunettes, leurs chaussures ou la coupe de leur pantalon. Ils croyaient s’embarquer, les voilà engloutis, réduits à des ombres, bleutées puis jaunes, spotifiés sur des sièges en skaï rouge. L’espace, lui, reste indifférent. Mais je crois entendre son rire léger et sa satisfaction ahjevousaifaismienvousnepouvezmefuir d’avoir ainsi étroitisé son public éphémère qui bouge en bloc quand les hauts parleurs crachent en mangeant les « _ » nous emb_rquons en premier les f_milles avec enf_nts et les voy_geurs munis de l_ c_rte élite.

Alors, l’espace redevient mer de glace, vide et muette, dès que le dernier geste, le dernier bip, le dernier bonjour-bonvoyage s’éloignent. Il ne subsiste qu’un vague écho de nombres et d’alphabets qui s’annoncent sous les lumières bleues puis jaunes plongeant, depuis le plafond inoxydable, sur les sièges en skaï rouge comme autant de moaï élevés aux âmes enfuies et dispersées. Il s’en fiche puisqu’il s’est rassasié et que la faim le tenaille.

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