"Avez-vous déjà déchiré une photo?" (P. Tilman, p. 15)

Voici le texte que j'avais publié chez Danielle Masson pour les Vases Communicants de mai 2016.   

Je m’avançais vers le parapet. Depuis l’angle gauche de l’avenue s’ouvrait un espace simple et tranquille, une rue devenue piétonne le long de la façade d’un immeuble des années trente dont l’enseigne liberty annonçait des amusements désormais muets, et un petit carré vert auquel rien ne manquait l’arbre, la haie de buis, deux rosiers en fleurs, un banc de calcaire clair que je traversais d’un pas rapide, avant que l’avenue en bord de mer ne m’arrêtât. Une voiture passa, point blanc sur l’asphalte gris. Une autre ralentit pour me laisser passer, tandis que j’étais en équilibre sur la longue double ligne qui séparait les voies.
Je m’avançais vers le parapet. Sur le point de poser le pied sur le trottoir, après avoir eu un bref geste de remerciement envers l’automobiliste, alors que mon regard était déjà loin vers l’horizon, la mer vert-de-gris, le grand nuage de nacre sur la droite qui disait déjà la pluie, la lumière pâle durcissant la peinture noire des lampions de bronze qui se détachaient ainsi comme des aiguilles du temps sur cette immense horloge météorologique, le souffle des embruns enveloppa tout mon corps.
Je m’avançais vers le parapet. La mer vint à moi avec ses mondes, ses voyages, ses âmes éperdues, ses voiliers, ses bourrasques. La mer fut un murmure, fut un geste d’amour. Une ivresse des sens. Sans rien voir d’autre que sa surface étale sous le ciel qui devenait tempête j’entendis ses voix. Je sentis ses passions, patiences, pénitences, sirènes mythiques invisibles et voraces. Je reçus ses caresses, maternelles, éternelles. En silence. La mer vert-de-gris avec le ciel d’orage venait me caresser, là, de leur souffle de chair, tiède, chargé d’eau, salé. Ils venaient me toucher, ici, d’un mince tissu de soie qui tourbillonne autour du corps, s’entortille à lui et s’échappe. J’entrais brusquement dans l’espace, mou, familier, paisible de leur présence venue à moi. La rencontre de nos souffles comme des êtres qui s’embrassent.
Je regarde. J’essaie de voir. Revoir.
J’effrite l’image à la recherche du tangible, du palpable. L’objet que mes doigts triturent n’est qu’une surface lisse et glacée sur laquelle ont été imprimés mer, ciel d’orage, un long boulevard, de rares voitures, quelqu’un, là. Je cherche au milieu des morceaux que j’éparpille les embruns qui se moulent sur les doigts, la respiration du vent salé qui pose son haleine sur la peau et la parfume, la mer qui par vagues vient vers nous, s’enroule autour de nos chairs, monte le long de nos jambes dans une caresse infinie. Je cherche les souffles qui m’embrassent. Je déchire le désir de ne pouvoir toucher. La photo n’est plus. La photo n’est pas. A-t-elle vraiment été ?
Il me reste le souffle du ciel et de la mer, et ce baiser.

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