Pasagers nocturnes

A propos du dernier petit livre - fragments - "entre deux romans?" - de Gianrico Carofiglio "Passeggeri notturni" (Einaudi, Turin, 2016).

Les passagers nocturnes ce sont nos rêveries les yeux ouverts, les pensées qui affluent au hasard d'un mot, d'un geste, d'une odeur qui nous reviennent en mémoire et donnent, alors peut-être, un sens aux images qui défilent, à ce vécu appelé en renfort, évoqué, restituant tout une humanité qui ne cesse de nous surprendre. Ce sont ces demi-conversations devant un café, autour d'une table, dans le compartiment d'un train, l'écoute volontaire, ce tendre l'oreille au monde, à ces voix un peu trop fortes et dissonantes. Ce sont les mots prononcés, entendus, revenus à l'esprit dans le calme d'une pièce - son propre bureau, le coin bibliothèque de son salon. Ainsi va la rêverie et sa cohorte bigarrée et sonore.
La rêverie révèle les autres à nous-même et, se prolongeant dans le rêve - dont il ne diffère que par l'imminence, voire l'immanence -, nous-même dans notre être (notre caractère, nos parents, nos convictions). Ainsi apprend-on à mettre le réel dans nos vies, sans dragons, ni légendes métropolitaines, nous efforçant de donner aux mots leur vraie valeur - comme Confucius.
Ce petit livre (94 pages) construit sur le système de 30 récits de 3 pages chacun agit donc comme des fables pour adultes, à travers ce dire dévoilé, ces dialogues d'ailleurs avec d'autres - proches ou lointains mais revenus ici pour nous. Une conversation tranquille qui pourra devenir la nôtre, sérieuse et légère, ces petits secrets pour comprendre, saisir l'essence du réel.
Pour la présentation du livre à la Librairie Laterza de Bari le 23 avril, l'auteur et le conducteur ont préféré le terme de "conversation" autour du livre plutôt que "présentation". L'aspect commercial était momentanément accessoire, et même l'écriture de ce livret, préférant laisser la place aux mots, aux lectures brèves, car d'ailleurs ce format "trois pages" est l'idéal pour des lectures avec de courts accompagnements - je ne dis pas commentaires. L'auteur insista sur le fait que ces "fragments" étaient une enquête derrière les mots, les images et les mots, la force des émotions et les mots. Ils sont composés de réflexions déjà écrites pour des magazines et révisées pour les adapter à cette forme courte, de notes prises dans le train, dans la rue et "qui pourraient servir pour un chapitre", ébauches, traces, mémoires. Dans un de ces fragments, on peut y reconnaître deux ou trois passages de "Ragionevoli dubbi" ("Les raisons du doute, Plon) ou la trame d'une nouvelle du recueil "Non esiste saggezza" (Bur, 2010).
Si le fil conducteur est bien constitué de ces "passagers nocturnes" - rêves, fantômes, fantasmes, peurs et joies, douceur et amertume -, la nature de ces écrits empêche l'unité de fond et prise parfois ce bavardage intime, cette poésie et l'ironie de la vie.

Bien souvent nous ne pensons pas qu'il n'est pas évident d'imaginer ou de rêver une odeur, c'est-à-dire de la sentir en son absence. Surtout si nous comparons cet obstacle à la facilité avec laquelle nous évoquons les souvenirs visuels ou sonores. Presque personne n'arrive à imaginer une odeur. Et même dans les rares cas où quelqu'un affirme y arriver, on ne peut exclure qu'il ne soit en train de mêler à une expérience supposée des souvenirs produits par d'autres sens.
Pourtant imaginer les odeurs est une chose qu'on peut apprendre. (...)
Je m'assois dans le fauteuil,  je ferme les yeux et je commence.
Eau de javel et ménage dans la maison de mes grands-parents. Les vêtements pas très propres d'un paysan qui nous apportait ses œufs, à la campagne. Madame Lorusso qui habitait dans notre immeuble et qui laissait dans l'ascenseur une odeur comme d'un plat de pâtes et haricots. (...)
("Aria del tempo", p. 11-12)

Mais j'ai un petit faible pour (même si on l'aura entendu dans quelque film et même plus d'un)
AVOCAT   Vous vous souvenez de l'heure à laquelle vous avez examiné le corps?
EXPERT    L'autopsie a commencé à peu près à 20 h 30.
AVOCAT    Et Monsieur Dennington était mort?
EXPERT    Non, il était étendu sur la table désireux de savoir pourquoi j'étais en train de lui faire une autopsie.
(""Avvocati", p. 67)
 (c) sylviepollastri avril 2016

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