Gelée tardive


De l’attrait mystérieux des mûres, ce fruit dont la plante s’agrippe à vos chairs avec hâte, dans un assaut brouillon et fou, ce fruit qui s’écrase au simple contact, mêlant ses pourpres à ceux de votre sang, des mûres, il ne restait que le souvenir d’août et les martinets qui s’élevaient dans l’azur. Et cette plaine ouverte jusqu’à la ligne sombre du Morvan. Et le silence immobile de leur suc dans ce bocal posé entre tasse et cuillère. Il en voulait encore à ces souvenirs succins dont l’intensité était posée sur la pointe de sa langue. Il reposa la cuillère, attendit. Croqua dans la tartine, attendit encore, encore un peu de soleil et d’enfance.

Elle s’égaillait d’ors et de verts et de gris, cette enfance, de blés jusqu’alors inconnus, d’orties envoûtantes et traitresses, de blocs taillés avec art qui savaient les hivers et la neige et avaient construit de grandes demeures autrefois belles, d’ombres douces et de fraîcheurs calmes, de trouées lumineuses dans les bois dont les arbres gardaient longtemps leurs noirs inconnus. Elle était si loin. Elle était là. Il soupira. Qu’en attendait-il de cette enfance champêtre à travers les hautes fenêtres du corps annexe du domaine ? Être là, dans la cuisine, à regarder les bocaux se remplir du liquide sombre, sucré, intense qui avait su faire des ronces de douces herbes gourmandes. Peut-être était-ce cela, ce qui séparait l’aujourd’hui du hier : les ronces enfantines étaient devenues une inoffensive gelée bonifiée par le temps. Pourvu que l’on ait pris soin de bien faire du vide sous le couvercle. Il s’étira. Il bailla.

Qu’importe. L’enfance n’était qu’images éparses. Perdues.

Justine lui avait fait de la gelée de mûres, sur sa demande, ou à sa requête, ou parce qu’il avait raconté avec joie qu’un jour il s’était aventuré dans un roncier, si grand, si vieux, qu’il était devenu sa cachette secrète, là en son cœur. Étrange de devoir se griffer les bras et les jambes pour trouver le calme, quelques instants-heures de la vie d’un enfant. Mais n’était-ce pas cela aussi exister ? Elle avait été diligente, Justine. Aimante. C’est ce qu’il aimait en elle. Plus que ses attentions, sa façon de l’écouter et de savoir. Il versa à nouveau du café dans la tasse et attendit. Elle parfumait ses jours de ses actions joyeuses et vives.

Le gris du jour se teintait à peine d’un soleil pâle. C’est un jour de pluie froide qu’ils s’étaient tout d’abord croisés. Tout un après-midi entier en réunion, à décider de stratégies nouvelles pour une adéquation des performances aux demandes, aux attentes, aux contraintes, tentant de contourner les refus de ceux qui n’entendaient rien faire et les enthousiasmes délirants des recettes-toutes-faites pour managers idéophobes. « Monsieur ! Monsieur ! Vous avez oublié votre portable ! » Il l’avait trouvée charmante. Elle marchait à pas vifs vers lui, avec un peu de rose aux joues. Elle lui avait tendu le téléphone. Leurs yeux avaient brillés. Oui, elle partait par-là, elle aussi. Il pleuvait trop fort. Ils entrèrent dans un café. Non, elle ne s’appelait pas Camille. Finalement, non, Camille n’avait pas ces yeux nostalgiques, couleur de marée. Oui, il était là depuis six mois, enfin dans ce service. De nouvelles fonctions. Une promo dont il cherchait à découvrir le piège. Non, il blaguait ! Il avait hésité à lui demander, toute de suite, et puis il se fit prudent ou patient. Goûteur de rêve, voilà ce qu’il désirait.

Elle était fille de l’océan. Il aimait se perdre en elle. Elle l’emporta dans ses voyages.

Ils se retrouvaient dans sa maison à elle sur les côtes normandes, avec ses grandes fenêtres qui protégeaient si mal du froid et lui rappelaient ses mondes à lui. Ses baies vitrées filtraient le monde, n’en gardant que la lumière, le vent et les nuages. L’intérieur était fruité et doux, clair, harmonieux. Et sur la petite véranda, protégée du vent du nord, ils se laissaient gagner par le rythme du temps, ondoyant comme la mer qui tardait à regagner la rive. Il aimait se perdre en son âme, généreuse, retenue, attentive, discrète. Son corps avait un goût de sel. Un jour, elle lui demanda ce qu’il y avait derrière certains de ses silences, car elle avait senti qu’elle approchait d’une porte derrière laquelle se trouvait la pièce secrète de tout être. « Tu ne peux la franchir ». Elle comprit cette pudeur qui aurait pu être la sienne. Ce fut leur pacte. Et il ressentit de la joie à l’idée qu’elle saurait préserver ce monde. Comme cette cachette au cœur du roncier où, au mois d’août, il rapportait les mûres qui lui griffaient les mains. Il aimait s’évanouir et disparaître entre ses bras, voguer entre ses mots, oublier, oublier. Vivre.

Ils emménagèrent comme on dit. Le temps passa. Aimer est un grand mot dont il se méfiait mais quand leurs doigts s’enlaçaient, il gardait si fort l’étreinte que l’éternité rimait avec bonheur. Il conservait l’empreinte de son corps jusqu’à tard dans le jour et cela faisait sa force. Il travaillait ailleurs désormais, un concours fait quelques années avant eux et dont les résultats avaient rendus publics. Il y avait gagné. Ses weekends pouvaient être plus longs. Justine était d’accord. Mais elle ne l’avait pas su avant.

Un jour, dans la maison de la côte normande, il trouva une malle dans un cagibi qu’il fallait repeindre. C’était en vérité un vieux coffre, comme ceux sur les nefs anciennes ou accrochés derrière les toutes premières voitures. Il s’imagina Justine, les cheveux retenus par un foulard, roulant vers la cité balnéaire ou marchand le long des planches qui bordaient la plage de galets. À l’intérieur, des documents qui formaient l’accumulation de souvenirs récents, des objets presque neufs déposés là. Il s’arrêta. Il attendit. Il y eut comme un brusque ressac. Il referma la porte, la malle une fois close.

Il aimait ses attentions, sa présence, ses yeux dans lesquels se noyer. Justine. Il finit son café. Non pas que la gelée de mûre fût celle de son enfance, il y manquait cette lumière d’août et les griffures des ronces ou les grandes dalles de la salle principale du château, mais cette différence était ce qu’il appréciait. Celle-ci disait le concret du maintenant, concentrant le nouveau dans lequel ils vibraient. Il posa la tasse et la cuillère dans l’évier. Il aimait à se perdre dans ses yeux couleur marée, voguer au loin, écouter ses histoires, construire d’heure en heure tout ce qu’il y avait de bon comme un jour d’été.

Le soleil peinait à chauffer la terre ce matin. Gelée tardive. Griffures d’un jour aussitôt terni.

Il n’avait même pas eu à chercher. C’était là, posé, au milieu de la malle, un billet à peine griffonné. Il rangea le pot de gelée dans le placard, attendit encore. Oui, c’est l’heure. Je pars. Si tôt ? Je t’expliquerai.
Je t’expliquerai un jour. Et rien que cela, tout est déjà dit. Le téléphone resta à côté des clés.

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