1767 (1)

Je vois,  dit l'empereur [Justinien], que vous ne laissez [aux souverains] que le soin de ce qui intéresse les hommes: mais y a-t-il pour eux de devoir plus saint que d'être les ministres des volontés du ciel? Ah! qu'ils soient les ministres de sa bonté, s'écria Bélisaire, et qu'ils laissent aux démons l'infernal emploi de ministres de ses vangeances. il est dans l'ordre de la bonté, dit l'empereur, de vouloir que l'homme s'éclaire et que la vérité triomphe. Elle triomphera, dit Bélisaire, mais vos armes ne sont point les siennes. Ne voyez-vous pas qu'en donnant à la vérité le droit du glaive, vous le donnez à l'erreur; que, pour l'exercer, il suffira d'avoir l'autorité en main, et que la persécution changera d'étendards et de victimes au gré de l'opinion du plus fort? (...)
Le repos des États, reprit l'empereur, dépend de l'union des esprits. C'est une maxime équivoque, dit Bélisaire, et dont on abuse souvent. Les esprits ne sont jamais plus unis que lorsque chacun est libre de penser comme bon lui semble. Savez-vous ce qui fait que l'opinion est jalouse, tyrannique et intolérable? C'est l'importance que les souverains ont le malheur d'y attacher; c'est la faveur qu'ils accordent à une secte, au préjudice et à l'exclusion de toutes les sectes rivales. Personne ne veut être avili, rebuté, privé des droits de citoyen et de sujet fidèle; et toutes les fois que dans un État on fera deux classes d'hommes, dont l'une écartera l'autre de l'avantage de la société, quel que soit le motif de l'exhérédation, la classe proscrite regardera la patrie comme sa marâtre. (...)

J.F. Marmontel, Bélisaire (1767 - édition 1842, Bruxelles)

Commentaires

Articles les plus consultés