La colère



À la fin de l’Étranger (1942), Meursault a un mouvement de colère. Le seul. Contre l’aumônier venu lui proposer le secours de la religion à quelques heures de son exécution capitale. C’est un cri que l’on retrouve dans La Peste (1947), celui du docteur Rieux contre le père Paneloux à la fin de la lente agonie de l’enfant. Chaque fois, la voix se fait violence, le corps se raidit et se dresse, le regard exprime « force et passion ». Tous deux disent « non », non à l’ainsi-dite grâce qui résoudrait seule les paradoxes du monde et de l’homme dans le monde. « Je me fais une autre idée de l’amour. Et je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où les enfants sont torturés », lance ainsi le docteur Rieux. Meursault, seul et calmé (« Lui parti, j’ai retrouvé le calme »), s’endort ; il se réveille « avec des étoiles sur le visage » et sent enfin son union avec le monde (« si pareil à moi, si fraternel ») : « Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. » Meursault n’a jamais voulu jouer un jeu dont il a compris la vanité, ou l’absurde : les normes imposées par la société ne sauraient être critères de vérité, et la religion, posant l’espérance d’un au-delà qui pour le héros n’existe pas, incarne l’illusion d’un sens à priori. La nature, hostile au début du roman, est devenue bienveillante, apaisante et, saisie et sentie par les cinq sens, elle engendre une béatitude sensuelle. Il ne s’agit pas pour autant d’un simple « carpe diem » mais de la conscience que la seule façon de vivre passe par une acceptation fluide de l’absence de vérité en soi.

La colère et le calme. Ces colères chez Camus ont le propre des colères que nous ressentons parfois, ces mouvements entiers du corps, de l’être et de la pensée face à quelqu’un qui, par ses paroles, vient à nier en nous une propre pensée que nous sentons faire corps avec notre personne tout entière. Et c’est sans doute pour cela que la colère est si physique.
La colère touche nous-même et constitue peut-être le seul mouvement par lequel nous sommes face à nous-même. Elle permet de nous interroger, pour peu que nous soyons attentifs à la question qu’elle nous pose. C’est peut-être pour cela que de nombreuses injonctions existent contre la colère, comme celle qui veut que ‘le soleil ne se couche pas sur ta colère’ (quelque part dans un psaume), moins pour le mal que nous faisons à nous-même et à l’autre en la ressassant sans cesse au point de cogiter les perversions les plus raffinées, mais parce que nous sommes aveugles à nous-mêmes et que nous refusons d’en comprendre les mots qui sont ceux de notre relation à nous et au monde, sans laquelle nous ne pouvons établir une relation avec l’autre.

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