compte-rendu inexistant



Le regard ne peut que se poser sur cette grande bâtisse en briques rouges car, en ce point de confluence, la végétation s’ouvre et guide le regard vers une porte-fenêtre close, à demi-cachée par les buis taillés. Une maison familiale s’élève dans le silence, les huis clos, les fenêtres aveugles aux volets ouverts qui accueillent ainsi le lecteur de « L’hypothèse de l’ombre » de Michel Chaillou. La couverture appelle le lecteur autant que le fait le titre à s’introduire dans le lieu de ce récit et mener son enquête. D’ailleurs, les premières lignes se posent en écho aux réflexions du lecteur regardant la photo de couverture.  L’habitant de cette grande maison muette est assis près de la fenêtre et semble observer le parc peu à peu gagné par l’obscurité, l’ombre.
C’est bien comme une enquête, comme un roman policier, que procède le récit de Chaillou, au moins dans l’effet de capture, plus encore dans les questionnements de cet homme qui a fui et se cache, veut effacer ses traces, dont on ne connait le nom, trois noms d’un homme qui se cherche aussi, qu’une quarantaine de pages plus loin. Il dit de lui « Je suis un homme en panne » (p. 84) et cette maison-refuge sera le lieu de ses errances, tandis que la lande bretonne celui de l’apaisement en un temps de vacance en novembre (les vacances de la Toussaint). On aime à découvrir la façon dont il parcourt sa vie dont un concours de circonstances, un repas de famille, bouscule passé et présent vers ce point de fuite de sa vie, voyage intérieur pour déchiffrer l’énigme de sa vie. Les événements qui semblent vouloir se répéter poussent cet homme d’une quarantaine d’années à se poser, à entendre ce qui s’élève du silence.
Par touches, par superpositions de lieux, d’actions, par reprises de phrases, la narration procède en trente-deux petits chapitres pour donner un sens à cette énigme. On assiste en fait au lent processus de réflexion, non plus un reflet de sa conscience qui aurait été munie de mots, mais une plongée nouvelle (forcée et voulue) à l’intérieur de sa pensée autant que son vécu, l’effort et la lenteur à lui donner les mots nécessaires, mots toujours incomplets, vides toujours présents, ce « cela » qui est un tout-dire auquel manque le langage. Le style, autre écho au titre, avance par « si » par « est-ce que » par interrogations dont la multiplication ne sont autres que les pauses indispensables pour faire surgir ce non encore formulé de la pensée, qui procède par à-coups, marquées visuellement par les points de suspensions qui suivent les mots-étapes de ce récit. C’est un récit du ressentir, comme l’expose le début de la première phrase « Il sentit que cela venait ».
À la fois monologue intérieur, interrompu par de brèves extériorisations solitaires et quelques rapides échanges avec les gens que personnage principal croise ou retrouve, et récit du narrateur ou des amis propriétaires de la maison ou d’Irène, avec la complicité constante du lecteur, on assiste au passage de l’ombre à la lumière, sans que l’énigme nous abandonne. «  Charles-André Bertrand est-ce vraiment quelqu’un ? » conclut et ouvre. Mais des faits, des personnes sont laissées en suspens, tout comme la chute semble un peu précipitée.
Les reproches sont donc rares, presque accessoires. Et s’il fallait entreprendre un parcours de lecture dans l’extrême contemporain, ou tout simplement lire Michel Chaillou récemment disparu, quel meilleur choix que « L’hypothèse de l’ombre ». Dans ces èvocations, cette œuvre renvoie le lecteur francophone – ou pour qui voudrait connaitre la France de province – vers « L’affaire Saint-Fiacre » de Simenon, adapté au cinéma en 1959 par Jean Delannoy, ou les films de Claude Chabrol.

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