Silence

Le silence. Quel silence? Celui entre les mots, blanc graphique, pause visuelle, soupir où s'installe le temps et, dans ce vide, l'espace muet de la pensée, de la vie, là où le dire ne se peut. Mais encore...
J'ai choisi la dernière des quatre nouvelles de Pirandello, la plus longue bien qu'interrompue dans sa reélaboration à l'automne 1936, parue en 2002 en Folio 2€: Toute la vie, le coeur en peine (en italien, Pena di vivere così). C'est un silence dont l'auteur nous révèle le bruyant désordre dès que l'on écarte le voile, si mince, des apparences, un silence hypocrite; à commencer par l'appartement bourgeois de Mme Lèuca à Rome:
Silence de glace, odeur de cire sur le carrelage, fraiche candeur des rideaux de mousseline aux fenêtres, tel est depuis onze ans l'appartement de Mme Lèuca. Mais en ce moment, il plane sur toutes les pièces comme une étrange surdité.
Silence qui se veut transmettre la paix. Or le tic-tac de l'horloge, les "grillotis" des bibelots et les "frissons" des candélabres, le plancher "extrêmement sensible" se multiplient, s'échappent comme autant de petits cris pour nous faire entendre, comprendre et presque avouer.
Onze ans après son départ et trois enfants plus tard - dont la dernière, la moins légitime de toutes et la plus sauvageonne - le mari, son avocat et le curé - Mme Lèuca est dame patronnesse - tentent une réconciliation, non juste quelques visites, une fois par mois, un pardon, une compassion, l'aveu et l'expiation d'une faute. Il ne s'agit pas de sauver les apparences, plutôt de faire acte de charité. Pardonner serait trop difficile, impossible se dit Mme Lèuca. La nouvelle se répand peu avant que les "petits verres du service à liqueur" aient eu le temps de reposer sur le plateau, grâce à Mlle Trecke ("cette pauvre idiote", ignorante du mal) et les commères de la paroisse qui font salon chez elle quelques jours plus tard pour épier la moindre de ses réactions. Mme Lèuca ne se fait guère d'illusions mais elle a trop vécu de chagrin. Le vécu de sa vie aurait été moins... si elle avait eu un enfant? Elle reçoit une fillette, puis accueille les trois, mari compris, après le décès de sa compagne. Elle n'est guère dupe sans doute du manège de celui-ci qui les lui plante un beau matin pour partir en Argentine avec la nouvelle amante, une si jolie maitresse d'école où vont les gamines.
L'art de Pirandello se déploie certes dans cette description multifocale des actes sociaux, entre bonnes manières et commérages, qui utilisent maints détours - et la lenteur du temps - pour arriver à leurs buts. L'analyse de l'intériorité est d'autant plus forte qu'il emploie la troisième personne pour chacun des acteurs de ce théâtre auquel il "donne la parole". Mme Lèuca est pourtant fort peu prolixe, sauf s'exclamer - peut-être son seul cri - à la fin de "l'acte V" : "Quelle hypocrisie!"
Puis le silence perdu, "silence de miroir", après l'arrivée de deux des fillettes, redevient "le vide de son silence d'avant" quand "tout est fini" et que
Elle laisse dire, Mme Lèuca, elle laisse même croire que c'est de sa faute. Peu lui importent les mots, comme peu lui importent les faits. La plaie est dans sa pensée. Que ces mots et ces faits tombent sur sa plaie comme autant de gouttes de citron, ce n'est pas un mal, car maintenant plus sa plaie est cuisante, mieux ça vaut.
L'art de Pirandello est le silence que lui-même s'impose à ne pas écrire, mais à mettre les mots autour du sauvage que masquent à peine l'ordre bourgeois et l'intérieur réglé de l'appartement de Mme Lèuca, de la brutalité de la vie, de cette pulsion primordiale, de cette vitalité qui s'accroche comme un chancre. Le désir ne peut se dire. L'écriture se loge dans les interstices du silence.

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