mardi 23 août 2016

Emb_rquement

Passé le premier sas, puis le second, l’espace aveugle se referme sur le dallage 4x4 qui reflète le pointillé discret des lumières bleutées, puis jaunes, venues caresser depuis le plafond inoxydable ce marbre d’invention dont la douceur lustrée semble une mer de glace figée dans le temps. Cet espace entre-deux s’étale sur tout son silence et réussit à faire taire ces acteurs publics improbables venus s’asseoir sur des sièges en skaï. En habits voyageurs, baroudeurs d’un jour fripés, friqués, pressés, les voilà contraints à un nouveau rôle, non pas celui de l’attente – qui serait le plus évident quand on voit la façon dont s’enfilent les fauteuils-bancs en ce lieu transitoire – mais celui de numéros collés sur leurs fronts, dans leurs dos, glissés dans une poche, AZ 345 6A, AZ 345 18B, AZ 345 21F. Ils croient s’éparpiller au gré de leur humeur, de leur liberté en sac Vuitton et montre en acier. Ils sont déjà diligentés, mis aux normes, alphanumérisés, scannérisés, réduits à des codes QR, vous êtes priés de garder vos ceintures attachées même après l’extinction du signal lumineux. Ils croient encore avoir une vie, une femme, des enfants, un amant, un rendez-vous, mamma j’ai invité des amis à manger ce soir à la maison la nappe verte ira bien c’est informel, être des individus, des êtres singuliers, originaux, chics, graves, distraits, impatients, dociles, sans réaliser qu’ils en sont réduits à leur stéréotype, ce que le code QR ajoute à leur insu à côté du PNRnumérodebilletfrequentflyercard et qu’eux-mêmes déclarent dans les chemises à fleurs de leurs bambins, leurs lunettes, leurs chaussures ou la coupe de leur pantalon. Ils croyaient s’embarquer, les voilà engloutis, réduits à des ombres, bleutées puis jaunes, spotifiés sur des sièges en skaï rouge. L’espace, lui, reste indifférent. Mais je crois entendre son rire léger et sa satisfaction ahjevousaifaismienvousnepouvezmefuir d’avoir ainsi étroitisé son public éphémère qui bouge en bloc quand les hauts parleurs crachent en mangeant les « _ » nous emb_rquons en premier les f_milles avec enf_nts et les voy_geurs munis de l_ c_rte élite.

Alors, l’espace redevient mer de glace, vide et muette, dès que le dernier geste, le dernier bip, le dernier bonjour-bonvoyage s’éloignent. Il ne subsiste qu’un vague écho de nombres et d’alphabets qui s’annoncent sous les lumières bleues puis jaunes plongeant, depuis le plafond inoxydable, sur les sièges en skaï rouge comme autant de moaï élevés aux âmes enfuies et dispersées. Il s’en fiche puisqu’il s’est rassasié et que la faim le tenaille.

vendredi 5 août 2016

Les Vases Communicants d'août 2016

Ce mois-ci, Louise Imagine pose regard et mots sur cette page, instant intense d'ombre-lumière où plonge l'âme qui alors se laisse lire. Comme le principe de l'échange le veut, vous me retrouverez chez elle.
Le thème choisi pour ces Vases Communicants est une photo qu'elle a faite un jour, simple et nue.




L’éclat du brasier



  


Le soleil est tombé en miettes sur l’herbe tendre.

Chacun de ses éclats a foudroyé la terre.



J’ai ramassé quelques fleurs rescapées, çà et là,

Là, où elles frémissaient encore.



Mais leurs pétales pâles ont fondu entre mes doigts.



Diluées, les couleurs.

Aspirées, les textures,

Les lignes élancées de leurs nervures s’étiolent

Jusque dans ma mémoire.



Il ne reste que poussière et quelques grains d’espoir,

Et leur odeur ardente sur ma peau dénudée.


Sous mes paupières closes, valse l’éclat du brasier.

mardi 5 juillet 2016

ici et là

Quand je ne suis pas avec le Chat qui lit Proust, je suis quelques pas plus loin où l'on peut lire ces quelques mots comme tesselles d'un mosaïque "in progress".

vendredi 3 juin 2016

Les Vases Communicants de juin 2016

J'ai l'immense honneur et bonheur d'accueillir sur cette page, l'écriture de Françoise Renaud, écriture physique des sentiments qui font sens avec la nature, nature naturelle, nature humaine, une nature-écriture pudique, sensuelle et forte. Une écriture exploratrice de nos fragilités, de nos héroïsmes qui pourraient sembler faiblesses mais jamais n'abandonnent l'amour. Françoise Renaud "travaille" les images, les photographies pour laisser dire l'homme, la vie. Ses publications disent sa force poétique.

Le thème que nous avons choisi est un non-thème: simplement une photographie que j'avais faite en visitant le château de Cancellara (Potenza, Italie), bourg situé dans la région de Basilicate. Le château dit "longobard" ne donne à voir aujourd'hui qu'une facture du XIIIe siècle - quelque peu frédéricienne - en voie de perdition, qui en fait le charme. Cette photographie est prétexte à "parole", par l'entrecroisement de nos textes.


(c) sylvie pollastri


Passage


Il était sorti prendre l’air. Tard le soir. Il avait entendu un hurlement de chien et il avait suivi le chemin qui s’annonçait devant lui en se demandant où diable le chien se terrait. S’il était en train de se battre ou s’il souffrait.

Le chemin avait l’allure d’une berge de rivière, longeait des bâtiments ou des jardins. Allez savoir ce qui se niche derrière ce type de murailles, des propriétés où la vie est bien organisée, où les gens cherchent à être tranquilles au bord de la vieillesse en dépit de familles déglinguées, essayant d’oublier les histoires sans queue ni tête qui constituent leur héritage au même titre que leurs biens, n’étant jamais dupes des visites qu’ils reçoivent. Murailles par endroits crépies au sable ou pierres empilés visibles, parfaitement imbriquées pour durer. Ruelles au sol pavé rongé par d’innombrables passages, lents ou précipités. Ces gens-là essayaient d’oublier ce qu’ils avaient traversé, en vérité ils étaient terrifiés. Ils hurlaient parfois un peu comme des chiens souffrant de maladie ou de solitude. Et lui entendait tout cela, tard dans la nuit, à travers le hurlement de cette bête qu’il traquait à présent pour en avoir le cœur net.

Il avait bifurqué à la faveur d’une placette, grimpé une série d’escaliers trapus. Il essayait de se guider au bruit qui résonnait contre les parois de pierre. Désormais tout proche. Le chien, là, couché dans un recoin avec une plaie au ventre. Le malheureux.
Il s’était approché de lui parlant, lui avait caressé la tête — geste qui l’avait apaisé. Puis il l’avait soulevé entre ses bras après l’avoir protégé de sa veste dans l’intention de le conduire chez un soigneur — pas sûr qu’il l’aurait fait pour un mendiant, un indigent. Il se souvenait avoir repéré une clinique pour animaux dans le quartier là-bas, mais elle était fermée à cette heure. Il avait attendu devant la porte, pleurant avec le chien, toutes ces heures l’accompagnant. Et puis ce soubresaut. Comme un nuage de sauterelles obscurcissant le ciel.

Françoise Renaud

à propos des Vases Communicants

dimanche 29 mai 2016

"Avez-vous déjà déchiré une photo?" (P. Tilman, p. 15)

Voici le texte que j'avais publié chez Danielle Masson pour les Vases Communicants de mai 2016.   

Je m’avançais vers le parapet. Depuis l’angle gauche de l’avenue s’ouvrait un espace simple et tranquille, une rue devenue piétonne le long de la façade d’un immeuble des années trente dont l’enseigne liberty annonçait des amusements désormais muets, et un petit carré vert auquel rien ne manquait l’arbre, la haie de buis, deux rosiers en fleurs, un banc de calcaire clair que je traversais d’un pas rapide, avant que l’avenue en bord de mer ne m’arrêtât. Une voiture passa, point blanc sur l’asphalte gris. Une autre ralentit pour me laisser passer, tandis que j’étais en équilibre sur la longue double ligne qui séparait les voies.
Je m’avançais vers le parapet. Sur le point de poser le pied sur le trottoir, après avoir eu un bref geste de remerciement envers l’automobiliste, alors que mon regard était déjà loin vers l’horizon, la mer vert-de-gris, le grand nuage de nacre sur la droite qui disait déjà la pluie, la lumière pâle durcissant la peinture noire des lampions de bronze qui se détachaient ainsi comme des aiguilles du temps sur cette immense horloge météorologique, le souffle des embruns enveloppa tout mon corps.
Je m’avançais vers le parapet. La mer vint à moi avec ses mondes, ses voyages, ses âmes éperdues, ses voiliers, ses bourrasques. La mer fut un murmure, fut un geste d’amour. Une ivresse des sens. Sans rien voir d’autre que sa surface étale sous le ciel qui devenait tempête j’entendis ses voix. Je sentis ses passions, patiences, pénitences, sirènes mythiques invisibles et voraces. Je reçus ses caresses, maternelles, éternelles. En silence. La mer vert-de-gris avec le ciel d’orage venait me caresser, là, de leur souffle de chair, tiède, chargé d’eau, salé. Ils venaient me toucher, ici, d’un mince tissu de soie qui tourbillonne autour du corps, s’entortille à lui et s’échappe. J’entrais brusquement dans l’espace, mou, familier, paisible de leur présence venue à moi. La rencontre de nos souffles comme des êtres qui s’embrassent.
Je regarde. J’essaie de voir. Revoir.
J’effrite l’image à la recherche du tangible, du palpable. L’objet que mes doigts triturent n’est qu’une surface lisse et glacée sur laquelle ont été imprimés mer, ciel d’orage, un long boulevard, de rares voitures, quelqu’un, là. Je cherche au milieu des morceaux que j’éparpille les embruns qui se moulent sur les doigts, la respiration du vent salé qui pose son haleine sur la peau et la parfume, la mer qui par vagues vient vers nous, s’enroule autour de nos chairs, monte le long de nos jambes dans une caresse infinie. Je cherche les souffles qui m’embrassent. Je déchire le désir de ne pouvoir toucher. La photo n’est plus. La photo n’est pas. A-t-elle vraiment été ?
Il me reste le souffle du ciel et de la mer, et ce baiser.

vendredi 6 mai 2016

Les Vases Communicants de mai 2016

Ne pas écrire pour mais écrire chez l'autre


Ce mois-ci, nous avons le plaisir d'accueillir Danielle Masson autour du thème "La photo déchirée".


Un livre sur un coin de bureau,

Celui de Pierre TILMAN – Questions édité aux éditions PLAINE PAGE

Et une phrase de la page 15 : "Avez-vous déjà déchiré une photo ?"



Quelle photo de toi aurais-je pu déchirer ?



Je me souviens

Tu n’as jamais voulu être sur les photos

Pourtant

Tu n’es pas né là-bas

Où ils veulent voler ton âme

En faisant sortir le petit oiseau.





Je me souviens

Tu m’étais toujours tes mains sur tes yeux

Pour ne pas être ébloui par le flash

Tu te cachais

Derrière les plus grands que toi

Il y en avait toujours quelque soient les circonstances



Quelle photo de toi aurais-je pu déchirer ?





Je me souviens

Des photos retrouvées dans les albums

Tu avais découpé

Ton visage et même ton corps entier

Quand tu avais été mis

En cage par surprise.





Je me souviens

Que tu réussissais toujours

L’exploit quel que soit l’évènement

Pour ne pas être sur la photo

Car tu te proposais pour en être

Le photographe officiel.





Je me souviens

Que je ne me souviens

D’aucune image de toi.



Quelle photo de toi aurais-je pu déchirer ?

Je n’ai aucune photo de toi

Pas la peine, il y en a plein dans ma tête

Qui sont IN-DÉ-CHIRABLES.



jeudi 28 avril 2016

Passagers nocturnes (2)

Je me suis permis de faire une autre petite traduction, à lire sur l'autre blog; l'humour noir étant ce qui sauve l'humanité avec l'autodérision.